Découvrir le Webfeuilletonisme (1)

De quoi parle-t-on exactement ?

De nos jours, le mot « feuilleton » exhale un parfum désuet – voire démodé. Les plus âgés songeront peut-être à ce que l’on nomme aujourd’hui « télé-suite » ou juste « série ». Les plus érudits se souviendront d’une ancienne forme littéraire nommée « roman-feuilleton ».

C’est elle qui nous intéresse : apparue dans la première moitié du XIXe siècle, elle ne se distinguait pas tant par son sujet (encore que…) que par son support – et son public. Ces romans dits « populaires » étaient publiés par épisodes dans le bas des pages de journaux, le fameux « rez-de-chaussée ». Ils pouvaient aborder tous les thèmes possibles : que ce soit le drame, l’aventure, l’amour, le mystère et même le fantastique. Nombre de grands auteurs du XIXe siècle y ont fait leur début. Vous souvenez-vous d’Alexandre Dumas, de Gaston Leroux, voire même d’Honoré de Balzac ? Tous ont commencé à publier de cette façon.

La parution de romans par épisodes s’est poursuivie assez tard : que ce soit dans les « pulps », dans les collections périodiques dédiées ou dans les journaux féminins ou jeunesse, les récits en pièces détachées n’étaient pas si rares. Et nous avons – du moins pour les plus âgés d’entre nous – tous connu une maman, une mamie ou une tatie qui gardait soigneusement les pages arrachées au journal.

Si elle a globalement périclité sur papier, la pratique n’est pas morte pour autant : elle connaît même une nouvelle jeunesse… mais sur le web, où nombre d’auteurs en herbe l’ont reprise à leur compte en publiant en ligne des œuvres de fiction chapitre par chapitre. Il est probable que l’exercice est aussi ancien que les premiers accès Internet.

Néanmoins, la web-publication n’a cessé de prendre de l’essor, sur des supports qui se diversifient : blogs, forums, sites web « statiques », ou même sites « wiki » entièrement dédiés à l’accueil des œuvres littéraires, qui servent de ralliement à des communautés souvent très dynamiques.

Mais les web-feuilletons… c’est pas de la vidéo ça ?

C’est vrai que par les temps qui courent, tout ce qui commence par web (web-série, web-fictions, web-feuilletons…) tend à adopter un format vidéo – ou plutôt, c’est le seul support dont on parle. Il faut avouer que c’est d’un abord plus facile pour le public et que, le buzz aidant, quelques titres ont eu assez de succès pour populariser le concept.

Pour les formats littéraires, c’est plus difficile : davantage de production mais moins de visibilité et de reconnaissance. Il est vrai que se plonger dans une lecture demande plus de motivation que visionner une vidéo. Pour beaucoup de gens, lire sur écran n’est pas une évidence. Cela fait sans doute partie des raisons pour lesquelles la web-fiction littéraire reste si souvent confidentielle.

Donc les webfeuilletons, ce sont les romans que les auteurs publient sur leur blog ?

Beaucoup d’auteurs privilégient ce support, particulièrement facile d’accès, au point que certaines plates-formes, comme Live Journal ou les blogs Skyrock, ont fini par héberger de véritables réseaux d’écriture.

Il existe cependant bien d’autres supports ! Des sites individuels, des forums, ou même des sites dédiés à la publication en ligne de textes littéraires, comme ici même – mais Wattpad est loin, très loin d’être le seul oui le plus ancien. Certains sont parfois spécialisés dans un genre précis : fanfiction, littérature de l’imaginaire… Mais nous y reviendront !

En bref, c’est une formidable bibliothèque à la disposition de tous

 

Pourquoi publier sur le Web ?

Parmi tous ceux qui espèrent éditer leur œuvre, il y a beaucoup de postulants et peu d’élus. Reste la solution de l’autoédition, mais elle n’est pas si simple ; entre l’investissement de temps pour la préparer, le coût financier pour faire imprimer l’ouvrage et la diffusion qui constitue un métier à plein temps, distribuer ses œuvres est à la fois compliqué et chronophage. De plus, on n’a que peu de retours des lecteurs.

Ensuite, on ne peut publier sur papier que des œuvres finies ! Pour l’avoir vécu avant l’existence du web, je confirme qu’écrire dans son coin est difficile, surtout quand il n’y a personne dans l’entourage d’intéressé ou même désireux de vous encourager. C’est un exercice souvent solitaire, au cours duquel on ne peut se fier qu’à son seul jugement.

Publier sur le web – et par chapitre, c’est se donner la possibilité non seulement de faire lire son œuvre rapidement et aisément, mais aussi établir une communication avec les lecteurs tout au long de l’histoire, d’assister à leurs réactions à chaque étape du récit. Une véritable bouffée d’oxygène, qui écarte ce terrible sentiment de solitude !

Bien entendu, il n’y a pas de miracle : ce n’est pas parce qu’on affiche quelques chapitres qu’on va avoir des milliers de lecteurs et faire le buzz !

C’est donc une forme de publication numérique ?

Techniquement, oui ! C’est même la plus ancienne forme de publication numérique, qui remonte aux débuts de la démocratisation du web ! Encore beaucoup d’auteurs et de communautés proposent une lecture directement sur le site, avec parfois des protections pour éviter la copie, tandis que d’autres permettent un téléchargement sous des formats PDF ou Epub (le format standard des Ebooks), comme l’Allée des Conteurs ou le site de fanfiction  Archives of our Own.

Et c’est gratuit ?

Dans l’immense majorité des cas, oui, puisqu’il s’agit de démarches d’amateurs.

Il existe cependant quelques exemples payants : il est arrivé que des auteurs célèbres s’y essayent, généralement sans beaucoup de suite.

On assiste aussi à la réapparition dans le cadre de certaines éditions à des publications « sérialisées » sous forme numérique, comme Les Foulards Rouges de Cécile Duquenne ou Lady Falkenna d’Alizée Villemin. Même s’il s’agit plus de longues nouvelles qui se suivent que de chapitres individuels, le principe n’est pas très éloigné.

Les auteurs ne craignent pas de se faire voler leurs œuvres ?

Ces œuvres demeurent soumise au droit d’auteur français. Cependant, le risque de détournement et de piratage existe toujours, surtout compte tenu de la facilité d’accès au texte – et malgré les protections mises en place sur certains sites (blocage de la copie de texte, des fonctions d’impression…).

Certains auteurs protègent leur offre par dépôt auprès d’organismes spécialisés, tandis que d’autres optent pour les licences libres de type Creative Commons.

Cela dit, la plupart des auteurs prennent ce risque, mettant le désir de partager au-delà du danger éventuel.